Mardi dernier, à la Caisse Populaire sur Gilford, une vieille dame, probablement octogénaire, s'est écroulée sur le sol. L'agent de sécurité l'a aidée à se relever, mais plutôt que de l'escorter vers une chaise, il l'a laissée marcher seule en titubant dans l'allée. En voyant que la mémé ne se rendrait vraisemblablement jamais indemne à son siège, j'ai laissé ma caissière terminer mon transfert de fonds sans moi et me suis précipitée vers l'aïeule pour l'aider à s'asseoir quand elle m'est littéralement tombée dessus. Inconsciente, les yeux renversés, la bouche grande ouverte et baignant dans son urine, elle n'émettait aucun signe de vie, sinon un affreux râle toutes les quarante secondes. J'ai jeté un rapide coup d'oeil vers le comptoir sur lequel mon portefeuille était resté ouvert et d'où mon certificat de secourisme semblait me faire la grimace, puis j'ai regardé les gens autour de moi. Aucun mouvement, sinon celui presque imperceptible, d'une vingtaine d'yeux passant en alternance de moi à la vieille. La balle était dans mon camp, cela ne faisait aucun doute. «Madame, est-ce que vous m'entendez? Pouvez-vous me voir?» Du coin de l'oeil, j'ai vu que l'agent de sécurité avait au moins eu la présence d'esprit de contacter le 911. «Restez avec nous madame, les secours s'en viennent. Mon nom est Galad et je vais vous tenir la main en les attendant.» Un jeune homme s'est approché de moi et m'a offert un coup de main pour retourner la mémé sur le dos. Il l'a prise par les épaules et je me suis chargé des jambes en tentant, tant bien que mal, d'éviter les souillures d'urine. Sa bouche, toujours ouverte laissait voir une langue violacée et toute sèche. On aurait dit la bouche d'une perruche. «Je suis toujours là, Madame. Essayez de vous concentrer sur ma voix si vous le pouvez.» En disant cela, j'ai réalisé que son dernier râle remontait à plus d'une minute. C'est d'un air terrifié que j'ai parcouru la salle des yeux en poussant un cri. «Elle ne respire plus!» Déjà que l'odeur de son urine commençait à me donner la nausée, je ne me voyais vraiment pas plaquer ma bouche contre celle, de plus en plus mauve, de la vieille. Ma main gauche, toujours sur sa droite, pouvait sentir un semblant de pouls. À moins que ce ne fut le mien? Un râle affreux me sortit enfin de ma torpeur. Elle était toujours là! Je pus, à mon tour, recommencer à respirer et à parler à la grand-mère pendant un autre bon cinq minutes jusqu'à ce qu'une employée de la caisse vienne gentiment prendre la relève. Je me suis fait indiquer la salle de bain et, encore sous le choc, j'ai quitté l'endroit sans même regarder derrière. La bouffée d'air frais m'a fait du bien, mais je n'ai pu me sortir la vieille de la tête qu'après plusieurs heures et quelques verres.
Depuis une semaine, pas une journée n'est passée sans que je me demande, d'abord, si l'aïeule était toujours vivante et ensuite, si j'avais réellement fait ce qu'il fallait pour maximiser ses chances de survivre à son malaise. Peut-être aurais-je dû rester sur place au moins jusqu'à l'arrivée des secours. Qu'est-ce que seize minuscules heures de formation en secourisme quand vient le temps de sauver une vie?
En revenant de la caisse hier, mon homme est venu me rejoindre à la cuisine et m'a regardée d'un air grave. «La perruche fait dodo. Elle est morte sur place avant l'arrivée des ambulanciers» qu'il m'a dit. «Fais-moi un câlin» que je lui ai répondu. Peut-être que si j'étais restée plus longtemps avec elle... Comment savoir?
Bonne nuit, petite perruche. J'espère que tu sauras me pardonner.
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